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Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin
Henri Rousseau 1909
Musée de l'Hermitage Saint-Petersbourd

Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier

    Gentil Rousseau tu nous entends
    Nous te saluons
    Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi
    Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel
    Nous t'apporterons des pinceaux des couleurs des toiles
    Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
    Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait
    La face des étoiles

    Tu te souviens, Rousseau, du paysage astèque,
    Des forêts où poussaient la mangue et l'ananas,
    Des singes répandant tout le sang des pastèques
    Et du blond empereur qu'on fusilla là-bas.

    Les tableaux que tu peins, tu les vis au Mexique,
    Un soleil rouge ornait le front des bananiers,
    Et valeureux soldat, tu troquas ta tunique,
    Contre le dolman bleu des braves douaniers.

    Le malheur s'acharna sur ta progéniture
    Tu perdis tes enfants et tes femmes aussi
    Et te remarias avecque la peinture
    Pour faire tes tableaux, enfants de ton esprit.

    Nous sommes réunis pour célébrer ta gloire,
    Ces vins qu'en ton honneur nous verse Picasso,
    Buvons-les donc, puisque c'est l'heure de les boire
    En criant tous en chœur : " Vive ! vive Rousseau ! "

    Ô peintre glorieux de l'alme République
    Ton nom est le drapeau des fiers Indépendants
    Et dans le marbre blanc, issu du Pentélique,
    On sculptera ta face, orgueil de notre temps.

    Or sus ! que l'on se lève et qu'on choque les verres
    Et que renaisse ici la française gaîté ;
    Arrière noirs soucis, fuyez ô fronts sévères,
    Je bois à mon Rousseau, je bois à sa santé !

© Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)